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Inde : au Ladakh, le mystère des derniers Aryens

Posté par cercletibetverite le 21 septembre 2014

Inde : au Ladakh, le mystère des derniers Aryens

Le Point – Publié le 21/09/2014 à 12:13

Isolée dans une vallée du Ladakh, source de légendes et de fantasmes, la « tribu perdue » des Drokpas est unique et cultive sa différence. Reportage.

Les traits des Drokpas diffèrent de ceux des autres habitants de la vallée. Malgré les recherches entreprises, nul ne sait vraiment d'où ils viennent.

Les traits des Drokpas diffèrent de ceux des autres habitants de la vallée. Malgré les recherches entreprises, nul ne sait vraiment d’où ils viennent. © Vanessa Dougnac
De notre envoyée spéciale au Ladakh,

« Je suis une descendante des soldats d’Alexandre le Grand« , lance Nima Amu, 30 ans. Sur un vieux réchaud, elle est en train de préparer le thé, dans un petit village himalayen accroché au flanc de la montagne, aux confins du Ladakh. Elle s’interrompt un instant, sa cuillère en suspens. Femme ronde à la peau blanche et aux cheveux châtain clair, ses yeux bleu-vert brillent d’une lueur d’amusement. « Ici, au village de Dha, nous sommes tous des Aryens, précise-t-elle. Il y a six autres villages aryens aux alentours, mais certains sont en territoire pakistanais. » Satisfaite, Nima repart à ses fourneaux.

 ©  Google Maps

 

 

Nima est un étrange trésor d’anthropologie. Elle appartient à la tribu des Drokpas, terme local dont l’orthographe connaît d’infinies variantes. Cette minorité de près de 4 000 membres a été préservée au cours des siècles par son isolement, son autarcie culturelle et ses mariages limités au clan. Les origines des Drokpas imbriquent imaginaire, hypothèses et réalité. Néanmoins, ces villageois ont acquis la renommée d’être de « purs » descendants des « Aryens ». « Leur apparence physique a appuyé la théorie aryenne, devenue populaire dans la région », souligne M. Tashi Morup, journaliste local. Leurs traits proches du type caucasien sont loin des visages mongoloïdes d’origine tibétaine des bouddhistes du Ladakh. Les Drokpas sont « différents ». Leur allure des grands jours, lors des festivals, est aux yeux des novices un spectacle unique. Avec leurs coiffes piquées de bouquets et cintrées de physalis, cette fleur orange qui semble taillée dans un papier délicat, ils incarnent un autre âge. Couverts de lourds colliers et d’ornements tribaux, ils se drapent dans une majestueuse cape blanche en peau de chèvre retournée.

 

Parvenir au village de Dha n’est pas si aisé. À plus de 150 km de Leh, la capitale du Ladakh, il faut un permis pour atteindre Dah et Hanu, les deux hameaux drokpas autorisés depuis peu aux étrangers. Accessible par un long sentier, Dha est niché sur la falaise qui surplombe la rivière de l’Indus, dans des gorges profondes. Cette région stratégique de Kargil est hautement militarisée : elle flirte avec la ligne de cessez-le-feu qui fait office de frontière entre l’Inde et le Pakistan. En 1999, les deux armées se sont livré une guerre éclair dans cette zone. « C’est un berger de notre village qui a vu l’incursion des soldats pakistanais en territoire indien, raconte Lundhup Dorjey, un sympathique habitant de Dha. Le berger est allé donner l’alerte à l’armée indienne. Et la guerre de Kargil a commencé ».

Surgissant telle une oasis, la végétation de Dha tranche avec l’univers lunaire et minéral du Ladakh, où les routes s’aventurent par les plus hauts cols au monde, à plus de 5 300 m d’altitude. À l’orée du village s’épanouissent des champs de tomates et de millet, et des arbres fruitiers enlacés de hautes vignes. Les Dropkas consomment ce qu’ils produisent et les femmes s’activent à la récolte, alors que les abricots mûrs tapissent le sol. « On doit se dépêcher de les ramasser!  » sourit une vieille femme. La beauté chaude et luxuriante de Dha, en cette fin d’été, cache la dureté hivernale et la pauvreté économique, plus sévère encore que celle de leurs voisins musulmans du Baltistan. « À Dah, nous sommes 38 familles, c’est-à-dire 230 personnes », explique Lundhup Dorjey. Les 38 habitations sont de solides bâtisses de pierres aux intérieurs sombres et aux portes minuscules. S’ils suivent le bouddhisme de la région, les Drokpas ont préservé leurs croyances animistes, leur folklore et leurs festivals. Polygamie et polyandrie sont pratiquées, bien que bannies par le gouvernement, et il n’est pas rare de trouver deux frères mariés à la même femme, ou inversement. »C’est pour préserver nos terres qui sont limitées, commente le villageois Sonam Dorje. On ne pourrait pas les diviser entre frères. »

 ©  VD

 

Différentes hypothèses étayent l’origine de la tribu. Les Drokpas descendraient du groupe indo-aryen des Dardes, venus de Gilgit et du Baltistan, au Pakistan. La plupart de ces tribus se sont converties à l’islam au XIVe siècle. Mais les Drokpas auraient migré dans la vallée dès le VIIe siècle. Ils parlent une forme archaïque de la langue shina, qui a des affinités avec le sanskrit. C’est sur ces bases que les colons britanniques ont glissé au XIXe siècle vers l’idée de leur appartenance à une « race aryenne pure », selon Mona Bhan, anthropologue à l’Université DePauw aux États-Unis. Une autre théorie voit les Drokpas en descendants des soldats d’Alexandre le Grand qui, sur leur retour vers la Grèce après leur défaite en Inde, se seraient égarés ou échappés de leur armée, en 326 av. J.-C.

Des chercheurs ont voulu percer le mystère. En 2005, un projet d’anthropologie génétique est lancé par la National Geographic Society : le Genographic project. Il s’agit de saisir des échantillons ADN des peuples indigènes, afin de comprendre les migrations de l’histoire. Les Drokpas y participent. Mais les résultats sont décevants. Il n’y aurait pas assez d’informations recensées pour comprendre leur histoire. Néanmoins, l’analyse assure que les Drokpas sont une minorité très « ancienne » et « isolée ». « En fait, on ne sait pas d’où ils viennent », résume le journaliste Tashi Morup.

Néanmoins, l’idée de « pureté » aryenne a fait son chemin. Et le Ladakh ne s’étant ouvert au tourisme qu’en 1974, la communauté des Drokpas a été peu étudiée et ouvre la voie à l’imaginaire. Les visiteurs curieux ont commencé à poindre. Aujourd’hui, touristes, journalistes et chercheurs font parfois le détour. Leurs regards chargés d’intérêt ont modifié la perception que les Drokpas ont d’eux-mêmes. Soudain, les habitants revendiquent avec fierté leurs origines aryennes, alors qu’ils ne resplendissaient pas dans la hiérarchie sociale du Ladakh.

 ©  VD
 ©  VD

 

Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, l’aryanité des Drokpas n’a pas échappé, des milliers de kilomètres plus loin, à certains néonazis. Auteur de Ladakh, The Hermit Kingdom, le Major H.P.S. Ahluwalia raconte que, dès la fin des années 1970, il entend parler de femmes allemandes venues recueillir la « semence » des Drokpas pour enfanter et perpétuer le fantasme de la race aryenne. En 2007, le réalisateur Sanjeev Sivan tourne le documentaire Achtung Baby : in Search of Purity pour essayer d’en savoir plus. Il trouve le cas de Tsewang Lhundup, 32 ans, un Drokpa marié du village de Darchik. Ce dernier lui raconte son expérience : « Trois Allemandes sont venues un jour au village. Depuis, nous sommes amis. Elles étaient à la recherche de la semence aryenne, et j’ai désormais des enfants en Allemagne.  » En échange de ses services, Tsewang Lhundup a reçu de l’argent. Le réalisateur parvient ensuite à trouver à Leh une Allemande qui lui avoue son effarant projet : « Je suis ici pour avoir un bébé, dit celle-ci. Les Aryens sont une race pure et rare. Mon grand-père a donné sa vie pour cette race, et un enfant aryen serait un cadeau à sa mémoire. » En 2011, un journaliste du magazine Open retrouve le géniteur : Tsewang Lhundup, devenu un respectable lhaba (shaman) se serait montré mal à l’aise, mais n’aurait pas nié les faits.

Interrogés sur le sujet, les Drokpas de Dha deviennent très évasifs. « Il y a huit Allemandes qui sont déjà venues au village, concède néanmoins Lundhup Dorjeu. Mais ces histoires sont des cas isolés du passé. » L’embarras des Drokpas vient-il du tabou lié à l’aveu de relations sexuelles hors mariage et hors communauté ? Toujours est-il que l’histoire des étrangères en quête d’une « semence pure » s’est répandue comme une légende secrète dans la vallée.

Le visiteur retiendra plus volontiers la noblesse séculaire des Drokpas, leur allure surgie d’un autre âge, et le miracle de leur survie culturelle. Le visiteur le sait, et les chercheurs l’annoncent à l’unisson, cette réalité se consumera bientôt, emportée par la modernité et sa vélocité. Demain, les Drokpas disparaîtront.

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